Un Vaudois autour du globe
Etienne Messikommer: «Je suis un prisonnier volontaire»

Sans GPS ni communication (!), Etienne Messikommer a embarqué dimanche aux Sables d'Olonne pour 250 jours autour du monde. Le Vaudois est le tout premier Suisse à participer à la Golden Globe Race. Il s'est confié à Blick juste avant de prendre la mer.
C'est parti pour Etienne Messikommer!
Photo: AFP

C’est parti pour 250 jours en mer! Le navigateur vaudois Etienne Messikommer a quitté dimanche les Sables d’Olonne. Sur son voilier «Bernard», renommé ainsi en l’honneur de Bernard Moitessier et Bernard Stamm, deux grands marins, il est le premier Suisse à s’aligner sur la Golden Globe Race. Un tour du monde à l’ancienne, dans les conditions de la première édition de 1968, remportée par Sir Robin Knox Johnston. Blick était sur le ponton pour larguer le voir larguer les amarres et recueillir ses émotions avant un isolement volontaire de huit mois.

Etienne Messikommer, comment prend-on le large en se coupant du monde?
Dimanche matin, les choses sérieuses vont commencer avec la mise sous scellé de mon téléphone portable. Dès cet instant, je ne peux plus l’utiliser sous peine de disqualification. Seule exception évidemment en cas d’urgence sécuritaire majeure. Inutile de dire que je n’envisage pas d’utiliser cette option! Ensuite, vers midi, les pontons vont être fermés sauf pour les proches, la famille, et les gens de mon équipe qui ont aidé tout au long de la préparation. Embrassades, dernières photos, et énormément d’émotion car on part pour environ 250 jours en mer.

Et puis, il y a ce chenal, le même que pour le Vendée Globe…
Je pars à 14h42 et au milieu de la flotte de 16 concurrents. Là encore, l’accueil sera sans doute assez incroyable (ndlr: il ne savait pas encore que plusieurs milliers de spectateurs seraient massés sur les deux rives du chenal!). Une fois au large, on aura deux bouées à aller chercher et à 16h45, on coupe définitivement les amarres. Cap sur l’inconnu.

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250 jours en mer:C'est parti pour Etienne Messikommer autour du globe!

Est-ce qu’on se réjouit d’être enfin seul?
Oui. Toute cette agitation autour de nous, on n’est pas habitués. Nous sommes tous des amateurs chevronnés, mais nous ne sommes pas de coureurs au large qui sont rompus à ce genre de choses. C’est difficile de dire non à une photo, à une question, à un autographe. Les gens sont tellement bienveillants avec nous. J’essaie de contenter tout le monde. Et il y a la famille qui est là. Les amis aussi. La transition vers le mode solitaire sera sans doute assez violente. Heureusement, les conditions des premiers jours, plutôt très calmes, vont nous aider à rentrer tranquillement dans l’aventure.

Et pour cette course, on parle véritablement d’aventure au long cours?
Très clairement. Avec Héloïse, ma fiancée, on a acheté pour 250 jours de nourriture. Il y en a pour huit ou neuf mois… Elle a très peur que je meurs de faim (rires).

Et qu’est-ce qu’on emporte comme nourriture sur un Golden Globe?
Il y a un peu de tout. Du frais, du sous vide, des conserves, du riz, du couscous, des pâtes, des céréales, des patates. Beaucoup de patates! J’ai pris pas mal de nourriture appertisée. Ce sont des plats préparés qui se réchauffent au bain-marie et c’est plus pratique que les préparations lyophilisées pour lesquelles tu dois mettre de l’eau potable bouillante. L’appertisé, lui, peut même se manger froid, au pire, si je n’ai plus de gaz. On n'a droit qu’à deux bonbonnes pour ce tour du monde.

Et pour l’eau, comment faites-vous?
Nous naviguons à l’identique que lors de la première édition de 1968. Et donc, il n’y a pas d’électronique à bord. Pas d’ordinateur, rien. Pour l’eau, bien évidemment que nous n’avons pas le droit d’avoir un dessalinisateur. On embarque des bidons d’eau et on récupère aussi les eaux de pluie. En ce qui me concerne, je pars avec une demi-tonne d’eau.

Dans ces conditions, quelle place pour la performance? Doit-on parler de course ou d’aventure?
C'est une course, mais c'est une course qui va à un autre rythme. On n'est pas sur des bateaux volants comme les Imoca du Vendée Globe où chaque gramme gagné compte pour être le plus performant. Nous, on est plutôt sur des fat-bike dont on aurait dégonflé les pneus. On avance lentement, surtout au début, car nous sommes chargés à ras bord.

Et vous, dans quel état d’esprit abordez-vous ce tour du monde?
Avec l’envie de le terminer, bien sûr. Et de bien le terminer. J’ai l’impression que pour cette édition, la flotte est vraiment très bien prête, et que ça risque d'être, dès le début, une vraie course. Plusieurs concurrents vont avoir envie de mettre le pied sur l’accélérateur. Mais il faudra aussi trouver une sorte de routine, car la route est longue. Comme n'importe quel marin solitaire, on entre dans un rythme. Il ne faut pas oublier de se brosser les dents, le petit café du matin, le petit-déj. etc. La routine, c'est extrêmement important, parce que justement, ça fait un cadre, ça donne une stabilité, alors que le vent, les vagues, tout change. Mais la routine, elle reste là, et ça sécurise, mentalement.

Vous évoquez justement l’aspect mental. La différence fondamentale avec les courses à la voile modernes, c’est que n’aurez aucun contact avec la terre…
Aucun! Nous avons une radio de bord qui nous permet d’appeler un bateau qu’on croise ou un cargo. Mais c’est tout. D’après ce qu’on nous a dit des précédentes éditions, dans l'Atlantique, on croise pas mal de monde jusqu'à l'Équateur, et on ne va pas être complètement isolés. Mais plus on va commencer à descendre vers l'Atlantique Sud, de moins en moins il y aura de bateaux, et c'est là où on sera vraiment plus dans notre bulle, tout seul avec notre compagnon de route, notre bateau.

Sans électronique et sans GPS, comment faites vous pour savoir où vous allez et ce qui vous attend au niveau de la météo?
Pour ce qui est de la position, on n'a aucun repère GPS. Pour savoir où je me trouve, je dois tout calculer avec le sextant, le soleil, la lune, les étoiles. J'ai des cartes papier, mon compas, mon rapporteur. On ne reçoit aucun classement. Pour la météo, on reçoit un bulletin par radio qui est très sommaire. C’est surtout l’observation qui nous permet d’anticiper un peu.

Photo: RMS

Et comment sait-on si vous allez bien?
On ne le sait pas! Le comité de course surveille nos positions, nos comportements. En cas de doute de leur part, on reçoit un SMS qui nous demande de les appeler. On doit de toute façon le faire toutes les deux semaines pour des questions de sécurité. C’est un coup de fil sommaire juste pour dire si tout est ok de notre côté. Ils ne nous communiquent aucune information que ce soit sur la course ou sur ce qui se passe dans le monde.

La véritable solitude, dans notre monde moderne, est une denrée très rare, presque un luxe, non?
Il y a deux moyens. Soit on s'enferme dans une cage, soit on part sur un bateau. Je me réjouis, j'ai hâte, et c'est pour ça que j'ai décidé de faire cette course. Être dans la solitude et dans l'ennui, être dans la non-connectivité avec un téléphone portable, où on est tout le temps en train de regarder un truc. C'est une des raisons pour lesquelles je me dis que c'est une chance que j'ai d'aller faire du bateau et de me découvrir. D'avoir le temps de faire une sorte d'introspection personnelle.

La solitude vous fait-elle peur?
Je sais qu'il y a des moments qui ne vont pas être évidents, parce que c'est normal. C'est sûr, on n'est pas fait pour vivre en ermite. Mais c'est un choix, ce n'est pas imposé. Je pense que les prisonniers qu'on met au cachot, c'est extrêmement dur, parce qu'ils sont forcés, mais moi je choisis. Et ça, je pense que c'est la différence. Moi je veux me tester, voir comment je réagis seul. Mais je me réjouis de revenir dans huit mois, et je me réjouis de nouveau parler à des gens parce que je suis un animal social. C’est pour ça j'ai envie de vivre cette expérience d'isolement, et de voir comment je peux m'en sortir.

S’enfermer pour être libre, c’est un sacré paradoxe tout de même?
C’est un joli mot de la fin. C’est exactement ça. Je suis un prisonnier volontaire.

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