Professeure Baumann-Pauly de l'Uni de Genève
«Les entreprises ne peuvent plus ignorer les droits humains»

Les entreprises ont plus que jamais besoin d'expertise sur la situation locale des droits humains dans les pays où elles opèrent. C'est le service que leur offre Dorothée Baumann-Pauly, directrice du Centre de business et droits humains de l'Uni de Genève.
Les entreprises ont plus à perdre en ne se mettant pas en règle au plan des droits humains, estime Dorothée Baumann-Pauly.
Photo: DR
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Myret ZakiJournaliste Blick

«Business et droits humains doivent aller de pair». C'est la conviction de Dorothée Baumann-Pauly, directrice du «Centre de business et droits humains» de l'Université de Genève, qu'elle a contribué à fonder en 2019. Son idée: aider les grandes entreprises à intégrer le respect des droits humains dans leur modèle d'affaires, en les informant sur tous les risques locaux qu'elles pourraient ignorer ou sous-estimer.

Ce mois de septembre, le Centre a lancé ses services de recherche en droits humains, à destination des multinationales. Une entreprise veut lancer une activité au Soudan, ou en Azerbaïdjan? Trouver un fournisseur au Mexique, en Afrique du Sud? Le Centre lui fera remonter toutes les informations locales indispensables concernant les risques locaux, les conditions de travail, le type de revendications, les sources de conflit, la corruption potentielle, les problèmes sociaux, afin qu'elle n'avance pas en «terrain miné». Si une entreprise est déjà active sur un site, le rapport peut répondre à la question de savoir si elle laisse un impact social et environnemental positif ou non.

Question d'éthique, mais aussi de réputation

L'enjeu est de taille. Dans des secteurs comme l'extraction minière, le textile ou la production de café, les risques de faire les gros titres sont innombrables à la suite de mauvaises décisions, qui seront dénoncées par les défenseurs des droits humains. La réponse, dès lors, consiste à écouter ces derniers. «Les entreprises ont tout intérêt à intégrer les droits humains très en amont dans leurs processus de production, ne serait-ce que pour des raisons de réputation, mais aussi de risque opérationnel», souligne la chercheuse germano-suisse, docteure en éthique des affaires, qui dirige le Centre depuis sept ans.

Les entreprises n'ont pas un accès facile à une expertise locale en matière de droits humains: le Centre bénéficie d'une relation de confiance avec les acteurs locaux et peut interagir avec les défenseurs des droits humains (Ong, journalistes, académiques, communautés locales...). Il peut ensuite produire un document fouillé et anonymisé pour les entreprises, qui répond à l'ensemble de leurs questions au sujet des risques locaux.

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En réalité, c'est le coût de l'inaction qui est typiquement sous-estimé
Dorothee Baumann-Pauly, directrice du Geneva Center for Business and Human Rights
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A l'heure où Nestlé vient de faire l'objet d'un livre-choc qui raconte, entre autres, les conditions de travail déplorables des employés dans une plantation indonésienne d'huile de palme qui fournissait la multinationale veveysane, le contexte s'avère brûlant. Starbucks, BP, ou les groupes de luxe comme Chanel ont aussi fait les gros titres pour des problèmes de conditions de travail.

L'initiative de l'Uni de Genève tombe bien également pour des raisons réglementaires: «Une directive européenne exige désormais des grandes entreprises qu'elles exercent un devoir de vigilance sur les droits humains et l'environnement, rappelle Dorothée Baumann-Pauly. En outre, un règlement européen vise à interdire les produits fabriqués à l'aide du travail forcé.»

Informations non fiables

Cela fait des années que Dorothée Baumann Pauly et son équipe oeuvrent dans ce sens. C'est dans ce contexte qu'elle a constaté que souvent, les entreprises n'ont pas accès à des informations fiables et peuvent être induites en erreur. «Leurs interlocuteurs sur place ne leur disent pas toujours toute la vérité. Les personnes informées ne leur parlent pas directement. Leur client sur place leur enverra par exemple un rapport qui assurera que l'eau a été testée de manière indépendante. Puis si on interroge réellement les locaux sur place, on apprendra que les gens tombent encore malades en buvant cette eau.» C'est pourquoi le Centre se profile comme intermédiaire de confiance, qui assurera la confidentialité entre les deux parties.

«Les entreprises seront pleinement informées grâce à notre travail. Ensuite, ce sera à elles de décider dans quelle mesure elles en tiennent compte», explique Dorothée Baumann-Pauly. «Si des risques opérationnels sont identifiés, il ne fait aucun doute que l'entreprise cherchera à les réduire.»

L'inaction au final plus risquée

Et si les entreprises trouvent le respect des droits humains trop coûteux à leur goût? «En réalité, c'est le coût de l'inaction qui est typiquement sous-estimé, estime la directrice du Centre. Ne rien faire revient parfois à être assis sur une bombe à retardement. Bien des exemples documentés montrent que si les entreprises avaient prévenu les risques plus tôt, nombre de dégâts - y compris d'image - auraient pu être évités».

Une bonne partie de l'argent que paieront les entreprises pour ce service sera reversée à un fonds qui soutient les défenseurs des droits humains. «L'écosystème des droits humains est fragile, il est essentiel de le soutenir», explique la directrice du Centre.

Pour Dorothée Baumann-Pauly, les entreprises devraient divulguer le fait qu'elles ont eu recours à ce service: «Le crédit leur revient, au plan éthique, d'avoir pris cette initiative, car elles prouveront ainsi qu'elles ne cherchent pas à maximiser leurs marges de profit aux dépens des droits humains».

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